Le
Dictionnaire de l'ornement
La Mythologie du Beau
Marie-Claude Lespérance
Préface de l`Hon. Serge Joyal, c.p.
Présentation de Michel Lessard, Ph.D.
Les Éditions
LOGIQUES

 epuis
plus de dix ans déjà, nous présidons tous les mois, a l'Hôtel des Encans de Montréal, au défile de ce que l'expression consacrée appelle «les beaux meubles et objets de vertu, objets
de collection et curiosités».
C' est ainsi que s' enchaînent telle une procession gastronomique, d'abord les meubles,
peints ou dores, marquettes ou sculptes, les bronzes a patine medaille ou vernis, a sujet
mythologique ou animalier, a vocation historique ou familiere; les porcelaines a pate
tendre ou dure, a décor
peint ou imprime; les cristaux, cisèles ou tailles; les bijoux, pierreries et autres parures, destines
au cou ou a la main, a la coiffure ou a l'épaule; les objets d'argent ou d'or, pour la table ou le pupitre, le
banquet ou l'autel; toutes choses qui sont faites pour le plaisir ou l'ornement, l'agrément des yeux ou le confort des
sens, route cette manne deversée pour un public dont la faim apparaît insatiable, constitue une énorme réserve de trésors et de prises convoites, désires, puis emportes dans le secret des possessions,
soustraits pendant des temps indéterminés au regard des curieux ou des jaloux, protégés comme un trophée de guerre ou exhibes fièrement comme un succès olympique.
C' est ce que je voulais vous dire: nous sommes bien dans le monde des
passions et des convoitises; nous frôlons les plaisirs secrets et les désirs parfois refoules ou meurtris quand de chaude lutte,
un objet ardemment desire, nerveusement enchéri, nous échappe sous le coup du marteau, comme le couperet d'une guillotine
qui aurait fait passer de vie a trepas le corps tantot si enflamme du preneur en sane.
Nous frôlons donc, de façon feutrée, ce que Bufiuel appelle «l'obscur objet du désir», plaisir bourgeois s'il en
est, qui peut tout autant bouleverser ou faire chavirer le coeur, que le laisser indifferent ou même froid.
«J'aime le luxe» écrivait Voltaire, et il avait raison. Parce que dans les objets de
luxe, il y a ce quelque chose de gratuit, ce plus que l'artisan, l'orfèvre, le joaillier ou l'émailleur ont ajoute, cisèle, peaufine, repris, poli ou
bruni pour lui donner corps, le sortir de l'anonymat et lui insuffler cette vie qui fera
frémir de désir.
C'est ce que l'homme a fait de mieux: donner a ces objets utilitaires ou
frivoles ce quelque chose de gratuit et d'image qui a rendu a la pièce la vie qui l'anime soudain.
Nous sommes donc d'abord dans le monde de la matière, des bois et des métaux, de la faune, de la flore et de tout ce qui peuple
l'univers du connu. Même
l'aride saint Thomas le reconnaissait, qui fixait les balises du Beau aux seules frontières de l'oeil et du goût: Id quod visum placet -ce
qui étant vu, plaît. Dans ce souci de plaire, il y a le recours à l'imaginaire et au talent, et à l'objectif, bien avoué chez le créateur, de séduire un éventuel acquéreur.
C'est parce que cela plaît que le désir est déclenché et l'objet convoité.
Cette chimie mystérieuse que les objets opèrent sur les esprits et les âmes a toujours fasciné philosophes et écrivains. Pour certains, «le paradis c'est le réel»; pour d'autres, plus métaphysiques, tel Anaxagore «le
visible est une vision de l'invisible» - mais qu'on soit matérialiste ou animiste, il y a dans l'objet d' art une
tentation épicurienne
que les moralistes, ces sombres inquisiteurs des goûts pointus, ont bien décelée. Et je crois qu'ils ont tout à fait raison.
Les objets d'art peuvent faire chavirer l'ame. Mazarin lui-même, tout cardinal de son état, avant de mourir exigea qu' on
le promenât dans sa
galerie de tableaux «pour une dernière fois dire adieux à ses enfants qu'il avait tant aimés».
L'austère Richelieu, autre prince de l'église, se réfugiait dans ses ors et trésors, pour s'éloigner des vicissitudes du monde royal.
Voilà pourquoi il est toujours si important de pouvoir pénétrer le langage secret des objets, son code de symboles et
de signes, ce par quoi il parle aux sells et au coeur, aux esprits et aux âmes. Pourquoi il plaît et attire, séduit et enchaîne.
Marie-Claude Lespérance a entrepris cette opération risquée, et selon nous, elle s'en est tirée avec tous les honneurs d'une réussite. En poussant sa plume dans tous les recoins de la
littérature et de
l'histoire, elle a rassemblé en une somme impressionnante les connaissances qui permettront à l'amateur de mieux jouir de son désir et de chérir comme un enfant, l'objet de ses possessions.
Serge Joyal, c.p.
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