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Culture et Patrimoine
La deuxième édition de
"L'Encyclopédie du Canada - 2000"
Éditions Alain Stanké

Préface de Serge Joyal


Préface

« Rien de ce qui touche l’humanité ne lui était étranger.»

(Selon Térence)

Il y a seize ans, Alain Stanké vint frapper à ma porte de Secrétaire d’État pour obtenir l’appui financier nécessaire pour traduire et adapter en langue française L’ENCYCLOPÉDIE DU CANADA, dont Mel Hurtig avait entrepris la publication cinq ans auparavant. Si Alain Stanké n’était pas venu m’enthousiasmer pour son projet, je l’aurais probablement moi-même relancé pour le convaincre de l’à-propos de cette aventure.

Ce qu’il ignorait alors, c’est que je suis pratiquement né avec l’Encyclopédie. Non pas celle de Hurtig et Stanké, mais plutôt celle de Grolier. En effet, après la guerre, dans les années de prospérité qui suivirent, des vendeurs ambulants ratissaient les quartiers de Montréal pour offrir aux personnes avides de savoir les 13 volumes illustrés et reliés en cuir bleu de l’Encyclopédie Grolier, ainsi que la petite bibliothèque qui les contenait.

Ma mère y vit immédiatement la réponse à toutes ses interrogations sur le monde et les activités humaines, une mine de connaissances. Si mon frère et moi parvenions à lire les 13 volumes, nous allions être enfin des «hommes cultivés». Pour ma mère, les idées qu’on acquiert par la lecture et par la société, sont le germe de presque toutes les découvertes. Un peu naïvement, mon frère et moi avons donc entrepris de lire la fameuse encyclopédie. Nous avions beau y consacrer tous nos jours de pluie, rien n’y fit; nous ne sommes jamais allés plus loin que le premier tome. Cela ne nous a pas empêchés de parcourir les autres volumes au gré de nos intérêts particuliers et de nos découvertes. Quand mon frère en avait terminé avec un tome, nous nous l’échangions pour être bien sûr que l’un n’en savait pas plus que l’autre ! Surtout qu’à l’occasion, ma mère nous faisait subir un petit examen oral de routine pour bien s’assurer que notre culture allait en progressant.

Selon elle, c’était le complément essentiel à l’éducation que nous recevions à l’école; il s’agissait encore moins de bien penser que d’apprendre à penser par soi-même. Pour nous, c’était une façon de nous réfugier dans le monde imaginaire et merveilleux qui nous paraissait sans fin, tant les caractères d’imprimerie étaient minuscules, les feuilles minces comme du papier de soie, sans compter le temps qu’il fallait mettre pour arriver à comprendre le quart de ce qui était écrit…

Lorsqu’il est entré dans mon bureau, il y a 16 ans, Alain Stanké ne savait pas qu’il me faisait revivre mes plus tendres souvenirs au royaume merveilleux des découvertes enfantines. Lorsqu’il me rappela l’an dernier pour me convaincre du besoin de rééditer L’ENCYCLOPÉDIE DU CANADA (épuisée) à l’aube de ce troisième millénaire, j’ai vu dans ses yeux l’étincelle qui avait jadis convaincu ma mère de nous ouvrir les portes du monde étonnant des connaissances.

Bien sûr, L’ENCYCLOPÉDIE DU CANADA 2000 n’est pas à lire d’une page à l’autre. On consulte d’ailleurs davantage un dictionnaire qu’on ne le lit. Mais l’Encyclopédie est plus qu’un dictionnaire ou la compilation méthodique des mots du langage parlé ou écrit. C’est la somme des connaissances acquises par une société à une certaine époque de son développement. C’est une sorte de thésaurus qui est comme une photographie du temps social. C’est l’état des connaissances et de l’achèvement d’une société pris en instantané.

 

L’idée d’une compilation des connaissances acquises a curieusement germé au Siècle des Lumières chez les Français, à l’occasion de la traduction d’une encyclopédie… anglaise ! En 1747, Diderot entreprit de traduire la Cyclopædia or An Universal Dictionnary of Arts and Sciences  publiée à Londres par Ephraim Chambers, Owen & Al en 1728. S’étant vite rendu compte que l’ouvrage de Chambers ne satisferait pas la «curiosité  ou le goût français», Diderot et ses amis, d’Alembert, Voltaire, Rousseau, Montesquieu, Marmontel entreprirent de rédiger leur Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, par une Société de Gens des lettres. Riche de 17 volumes de texte, et de 11 volumes de planches illustrées, l’ouvrage mit près de vingt ans à être complété (1751-1772).

Censuré par la main royale et les gens d’église, interrompu par manque de fonds, c’est Catherine de Russie qui, finalement, permit aux 4000 exemplaires d’être imprimés, en achetant la bibliothèque personnelle de Diderot, tout en lui en laissant l’usufruit, et en lui avançant cinquante ans à venir de salaire annuel. Comme quoi les subventions pour sauvegarder les grands projets ne datent pas d’hier ! Mais Diderot n’était pas qu’un esprit curieux. C’était aussi un fin polémiste, et c’est pourquoi tous ses amis philosophes furent conscrits à l’œuvre immense qui consistait à faire la somme de toutes les connaissances d’une société libre.

L’œuvre de l’Encyclopédie était en effet fondée sur le postulat que combattre l’ignorance, c’est aussi combattre les despotes, l’autoritarisme, les idées reçues, l’obscurantisme. À leur manière, Diderot et ses amis visaient la royauté et la puissance temporelle des églises, leurs exactions comme leur absolutisme. Selon lui, la connaissance est inséparable de la tolérance, du pluralisme, en somme des Lumières. Oh ! j’allais oublier, les Britanniques se rattrapèrent et suivirent en publiant à Édimbourg, en 1771 (la dernière année de l’Encyclopédie de Diderot), leur fameuse Encyclopædia Britannica — or a Dictionnary of Arts and Sciences, compiled upon a new plan. La boucle était bouclée : les Français ayant copié les Anglais, ces derniers leur rendirent la politesse.

Ainsi va le Canada, 200 ans plus tard ! Mais soyons juste ! La somme de toutes les connaissances accumulées dans L’ENCYCLOPÉDIE DU CANADA 2000 ne nous dispense pas des défis qui sont les nôtres, à l’heure des frontières éclatées. La culture n’est pas le bilan des connaissances. Elle est avant tout l’effort que fait l’esprit pour porter sur son temps le jugement critique qui seul peut nous sauver de la médiocrité du consensus. Car qu’en est-il de ce consensus, sinon de la mainmise des pouvoirs du jour sur la conscience des masses asservies?

Diderot l’avait bien vu, lui qui fut censuré et emprisonné pour avoir propagé dans l’Encyclopédie des idées jugées séditieuses et subversives par les pouvoirs royaux et d’église.

Heureusement, Alain Stanké ne finira pas au cachot pour avoir publié une Encyclopédie du Canada. Certains esprits chagrins ou sectateurs, cependant, le relégueront à la prison de leur ostracisme, parce qu’il aura osé faire de l’Encyclopédie du Canada un ouvrage plus large que leur seul territoire mental.

Comme quoi, toute Encyclopédie est aussi un manifeste politique. Dans l’univers des connaissances, les idées reçues ont toujours été un frein à l’avancement des hommes.

 

Il n’y a que la liberté d’agir et de penser qui soit capable de produire de grandes choses et elle n’a besoin que de lumières pour se préserver des excès, aimaient à dire les Encyclopédistes.

Je me demande, en fait, où en est rendue l’Encyclopédie Grolier  de ma mère…

  

L'Honorable Serge Joyal P.C., O.C.
Senateur Canadien