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Préface « Rien de ce qui touche lhumanité ne lui était étranger.» (Selon Térence) Il y a seize ans, Alain Stanké vint frapper à ma porte de Secrétaire dÉtat pour obtenir lappui financier nécessaire pour traduire et adapter en langue française LENCYCLOPÉDIE DU CANADA, dont Mel Hurtig avait entrepris la publication cinq ans auparavant. Si Alain Stanké nétait pas venu menthousiasmer pour son projet, je laurais probablement moi-même relancé pour le convaincre de là-propos de cette aventure. Ce quil ignorait alors, cest que je suis pratiquement né avec lEncyclopédie. Non pas celle de Hurtig et Stanké, mais plutôt celle de Grolier. En effet, après la guerre, dans les années de prospérité qui suivirent, des vendeurs ambulants ratissaient les quartiers de Montréal pour offrir aux personnes avides de savoir les 13 volumes illustrés et reliés en cuir bleu de lEncyclopédie Grolier, ainsi que la petite bibliothèque qui les contenait. Ma mère y vit immédiatement la réponse à toutes ses interrogations sur le monde et les activités humaines, une mine de connaissances. Si mon frère et moi parvenions à lire les 13 volumes, nous allions être enfin des «hommes cultivés». Pour ma mère, les idées quon acquiert par la lecture et par la société, sont le germe de presque toutes les découvertes. Un peu naïvement, mon frère et moi avons donc entrepris de lire la fameuse encyclopédie. Nous avions beau y consacrer tous nos jours de pluie, rien ny fit; nous ne sommes jamais allés plus loin que le premier tome. Cela ne nous a pas empêchés de parcourir les autres volumes au gré de nos intérêts particuliers et de nos découvertes. Quand mon frère en avait terminé avec un tome, nous nous léchangions pour être bien sûr que lun nen savait pas plus que lautre ! Surtout quà loccasion, ma mère nous faisait subir un petit examen oral de routine pour bien sassurer que notre culture allait en progressant. Selon elle, cétait le complément essentiel à léducation que nous recevions à lécole; il sagissait encore moins de bien penser que dapprendre à penser par soi-même. Pour nous, cétait une façon de nous réfugier dans le monde imaginaire et merveilleux qui nous paraissait sans fin, tant les caractères dimprimerie étaient minuscules, les feuilles minces comme du papier de soie, sans compter le temps quil fallait mettre pour arriver à comprendre le quart de ce qui était écrit Lorsquil est entré dans mon bureau, il y a 16 ans, Alain Stanké ne savait pas quil me faisait revivre mes plus tendres souvenirs au royaume merveilleux des découvertes enfantines. Lorsquil me rappela lan dernier pour me convaincre du besoin de rééditer LENCYCLOPÉDIE DU CANADA (épuisée) à laube de ce troisième millénaire, jai vu dans ses yeux létincelle qui avait jadis convaincu ma mère de nous ouvrir les portes du monde étonnant des connaissances. Bien sûr, LENCYCLOPÉDIE DU CANADA 2000 nest pas à lire dune page à lautre. On consulte dailleurs davantage un dictionnaire quon ne le lit. Mais lEncyclopédie est plus quun dictionnaire ou la compilation méthodique des mots du langage parlé ou écrit. Cest la somme des connaissances acquises par une société à une certaine époque de son développement. Cest une sorte de thésaurus qui est comme une photographie du temps social. Cest létat des connaissances et de lachèvement dune société pris en instantané.
Lidée dune compilation des connaissances acquises a curieusement germé au Siècle des Lumières chez les Français, à loccasion de la traduction dune encyclopédie anglaise ! En 1747, Diderot entreprit de traduire la Cyclopædia or An Universal Dictionnary of Arts and Sciences publiée à Londres par Ephraim Chambers, Owen & Al en 1728. Sétant vite rendu compte que louvrage de Chambers ne satisferait pas la «curiosité ou le goût français», Diderot et ses amis, dAlembert, Voltaire, Rousseau, Montesquieu, Marmontel entreprirent de rédiger leur Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, par une Société de Gens des lettres. Riche de 17 volumes de texte, et de 11 volumes de planches illustrées, louvrage mit près de vingt ans à être complété (1751-1772). Censuré par la main royale et les gens déglise, interrompu par manque de fonds, cest Catherine de Russie qui, finalement, permit aux 4000 exemplaires dêtre imprimés, en achetant la bibliothèque personnelle de Diderot, tout en lui en laissant lusufruit, et en lui avançant cinquante ans à venir de salaire annuel. Comme quoi les subventions pour sauvegarder les grands projets ne datent pas dhier ! Mais Diderot nétait pas quun esprit curieux. Cétait aussi un fin polémiste, et cest pourquoi tous ses amis philosophes furent conscrits à luvre immense qui consistait à faire la somme de toutes les connaissances dune société libre. Luvre de lEncyclopédie était en effet fondée sur le postulat que combattre lignorance, cest aussi combattre les despotes, lautoritarisme, les idées reçues, lobscurantisme. À leur manière, Diderot et ses amis visaient la royauté et la puissance temporelle des églises, leurs exactions comme leur absolutisme. Selon lui, la connaissance est inséparable de la tolérance, du pluralisme, en somme des Lumières. Oh ! jallais oublier, les Britanniques se rattrapèrent et suivirent en publiant à Édimbourg, en 1771 (la dernière année de lEncyclopédie de Diderot), leur fameuse Encyclopædia Britannica or a Dictionnary of Arts and Sciences, compiled upon a new plan. La boucle était bouclée : les Français ayant copié les Anglais, ces derniers leur rendirent la politesse. Ainsi va le Canada, 200 ans plus tard ! Mais soyons juste ! La somme de toutes les connaissances accumulées dans LENCYCLOPÉDIE DU CANADA 2000 ne nous dispense pas des défis qui sont les nôtres, à lheure des frontières éclatées. La culture nest pas le bilan des connaissances. Elle est avant tout leffort que fait lesprit pour porter sur son temps le jugement critique qui seul peut nous sauver de la médiocrité du consensus. Car quen est-il de ce consensus, sinon de la mainmise des pouvoirs du jour sur la conscience des masses asservies? Diderot lavait bien vu, lui qui fut censuré et emprisonné pour avoir propagé dans lEncyclopédie des idées jugées séditieuses et subversives par les pouvoirs royaux et déglise. Heureusement, Alain Stanké ne finira pas au cachot pour avoir publié une Encyclopédie du Canada. Certains esprits chagrins ou sectateurs, cependant, le relégueront à la prison de leur ostracisme, parce quil aura osé faire de lEncyclopédie du Canada un ouvrage plus large que leur seul territoire mental. Comme quoi, toute Encyclopédie est aussi un manifeste politique. Dans lunivers des connaissances, les idées reçues ont toujours été un frein à lavancement des hommes.
Il ny a que la liberté dagir et de penser qui soit capable de produire de grandes choses et elle na besoin que de lumières pour se préserver des excès, aimaient à dire les Encyclopédistes. Je me demande, en fait, où en est rendue lEncyclopédie Grolier de ma mère
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