Fast Déco
Marie-Claude
Lespérance
Préface
de l`Hon. Serge Joyal, c.p.
Présentation de Michel Lessard, Ph.D.
Les
Éditions
LOGIQUES

Y aurait-il une histoire du goût à
faire au Québec? Quand on regarde ces
photographies d'intérieurs du 620, rue des
Braves à Québec1, du 1418, avenue des Pins à
Montréal2, que nous révèlent-t-ils des
valeurs, de la psychologie et de la culture de
leurs occupants? Et tous ces intérieurs de
maisons ou d'appartements occupés par des
artistes ou des personnalités connues qu'on nous
déverse chaque mois dans ces magazines ou revues
de «décoration», nous mettraient-ils sur une
piste qui pourrait nous révéler un aspect moins
connu et moins célébré de la société dite
distincte ou du «peuple» qui l'habite?
Parce qu'en vérité, on se
perd à chercher des ouvrages, essais ou même
articles un tant soit peu «songés» sur la
signification à donner au «décor intérieur»
dans la société canadienne française pour les
uns, ou québécoises, pour d'autres.
C'est un peu comme s'il
suffisait de recenser le mobi- lier du Canada
français3 ou de compiler le dictionnaire ou L
'Encyclopédie des antiquités du Québec4 pour
avoir épuisé le sujet. En fait, cet alignement
d'objets, leur classement par genre, leur
chronologie restituée par époque ne suffit pas,
loin de là, à définir les fonde- ments des
valeurs qu'ils reflètent, bien qu'il faille
reconnaître à leurs auteurs le mérite d'avoir
permis d'entasser les petites pierres de la
mosaique. L'Encyclopédie de Diderot n'a
jamais prétendu faire l'histoire du goût en
France au XVIII siècle, pas plus que l'Oxford
Dictionnary n'est une somme de la civilisation
anglo-saxonne.
En fait, la réflexion qu'il
est à propos de mener devrait nous permettre
d'approfondir la question suivante: Est-ce que la
manière dont les Québécois décorent leur
maison, leur appartement, leur logis fait du
Québec une société à ce point distincte ? Ou
encore quelles valeurs culturelles doit-on
dégager de la lecture de l'environnement
intérieur des logements québécois? Cette
réflexion ou cette remarque, elle nous est venue
au cours d'un travail d'expertise à l'Hotel des
Encans de Montréal: que de bibelots, de sièges
en tout genre, de couleurs de toutes nuances, de
meubles de toutes origines, qui arrivent par
vague au fi1 des successions, des déménagements
et des projets de «re-décoration» intérieure
comme la marée qui laisse derrière elle les
trésors de la mer et les déchets des côtes.
Se peut-il que la
réponse la moins complaisante sur l'identité
québécoise, on la trouve dans ces intérieurs
de maisons farcis de matièe de plastique, de
mobilier de style colonial, ou provincial
français, voire scandi- nave? Qu'est-ce qui
pousse les Québécois, d'une génération à
l'autre, si ce n'est d'une décade à l'autre, à
faire maison nette de tout ce qui a déjà fait
le bonheur en d'autres temps, et qui est
allègrement dingé vers la poubelle, le sous-sol
fini, le camp d'été ou la salle de vente aux
enchères, quand ce n'est pas au magasin de
seconde main? Ce sont ces propos que Marie-Claude
Lespérance a voulu relever, et dans un effort de
réflexion et de synthèse, elle a réussi à
dégager une interprétation cohérente et ô
combien décapante!
Bien sûr, elle n'aura
pas tout dit, mais elle aura eu le mérite
d'avoir poussé le scalpel là ou les magazines
de décoration n'osent jamais s'aventurer,
c'est-à-dire jusqu'à faire voir l'envers du
décor et la pauvreté désarmante, disons-le, de
la «Petite Nation5» .
Observez bien le décor
de ces inténeurs ou vivent nos politiciens et
nos vedettes de tout acabit, ils vous en diront
long sur l'essence de leur référent culturel.
En d'autres temps, on vous aurait parlé du
prélart des parloirs des presbytères et des
couverlts, et des chromos religieux qui en
ornaient les murs. Faites le tour de toutes ces
chambres closes et vous verrez combien les
laminages d'affiches sont aussi creux
qu'autrefois la page couleur de la
«Rotogravure» du journal La Presse.
Ces ouvrages qui
poursuivent un but essentiel, celui d'éviter que
les faiblesses de la mémoire n'occultent le
passé, se sont multipliés depuis vingt-cinq ans
et reçoivent encore aujourd'hui la faveur du
public. Le professeur Michel Lessard fournit
d'ailleurs à cet égard une contribution
exemplaire6. Mais on aurait tort de penser que
tout a été dit et que la somme est complète
parce qu'on aura recensé toutes les commodes à
arbalète de la fin du XVIII siècle au Québec,
ou tous les modèles de poêles à bois, depuis
ceux des Forges du St-Maurice jusqu'à ceux de la
Fonderie de l'Islet. Pas plus qu'aprés avoir
aligné sur les cimaises tous les tableaux d'un
musée, on ne peut soutenir avoir fait l'histoire
de la peinture.
Assez paradoxalement, au
Québec, les collectionneurs, auteurs,
muséologues et conservateurs de tous ces
trésors n'ont jamais pensé un instant qu'il
était important de s'attarder au milieu oil ont
vécu ces objets pour comprendre leur portée
sociologique, ou le contexte de leur
phénoménologie culturelle.
II y a bien eu, au
siècle dernier, les recensements photographiques
des résidences du Mille carré par Notman et son
studio... Mais ce microcosme d'une sociéte si
opulente soit-elle ne suffit pas à rendre compte
d'une trame historique beaucoup plus large, et à
nous permettre de dégager les éléments d'une
compréhension plus juste des valeurs culturelles
de la société québécoise contemporaine.
Parce qu'a cet
égard la tradition française au sens classique
du terme n'a quasiment aucune portée sur, soyons
clair, la façon et la maniére dont les
Québécois agencent ou «décorent»
l'intérieur de leur maison.
Nous qui sommes
venus à la culture en même temps que la
Révolution tranquille, avons valorisé à cette
époque les racines du meuble «canadien»
traditionnel avec tous les détails qui, avec le
recul du temps, «nous apparaissent
drolatiques». Avez-vous jamais assisté à un
dîner assis pendant deux heures de temps sur une
chaise basse à siège de babiche? Voulez-vous
renouveler l'expérience aujourd'hui? Ce purisme
des «racines» a fait son temps, tout comme les
«pantalons à pattes d'éléphant» qui lui sont
contemporains.
Pourquoi ce faible pour le
macramé, le phentex, le polyester et le vrai
plastique sont-ils au décor ce qu'est le rire
gras aux spectacles d'humour vulgaire ?
Est-ce que tout cela ne ferait
pas une sorte de tout, expliqué par ses parties?
Pensez-y bien: montre-moi ton intérieur, je te
dirai qui tu es...
Serge
Joyal, c.p.
1. Résidence destinée au
Premier Ministre du Quebec.
2. Résidence de M. Pierre E. Trudeau, ancien
Premier Ministre du Canada.
3. Les Meubles andens du Canada franfais, Jean
Palardy, 1963.
4. L'Encyclopédie des antiquités du Québec,
Michel Lessard, 1975.
5. Expression utilisée par LouisJoseph Papineau.
6. Les Objets anciens du Québec, tome II,
Michel Lessard, 1995.
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